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Loup Francart - Revue Mars - Juin 2004
Grozny, Sarajevo, Jérusalem, Bagdad, Ryad. Ces noms nous sont trop connus. Nous les assimilons immédiatement à la violence qui semble devenir une fatalité[D1]. La guerre envisagée[2] dans la seconde moitié du XXe siècle n’est pas celle qui se déroule sous nos yeux et qui surprend par sa brutalité, ses exigences d’adaptation et son cortège d’émotions. L’analyse laisse place à l’opinion. Il faut choisir son camp, être pour ou contre. On ne peut pas, on n’a pas le droit de ne pas s’exprimer, de regarder pour comprendre avant de porter un jugement[D3]. Les images nous montrent la violence et évacuent l’action permanente de ceux qui travaillent à la paix. Les experts n’intéressent que s’ils annoncent un avenir plus sombre. Les politiques s’efforcent de montrer leur maîtrise des événements. Des rues, des foules, du sang, des pleurs, des gravats, pendant que la campagne autour vit les saisons et poursuit sa lente quête de l’existence. La ville est le lieu des violences. Elle concentre les émotions, les peurs, les espoirs, les représentations sociales des parties en concurrence sur l’échiquier des ambitions. Plus qu’un enjeu, qu’elle a toujours été parce que lieu de pouvoir, elle peut être assimilée aux fameux trous noirs, région de l’espace d’un champ gravitationnel si intense qu'aucun rayonnement ne peut s'en échapper. En cas de crise et plus encore de conflit, elle entraîne une schématisation et un durcissement, d’une part, des intentions et des actions, d’autre part, des opinions, attitudes et comportements. Le blocage physique de la ville provoque les blocages mentaux. Pourquoi ? La ville représente l’élément le plus artificiel, le plus construit, le moins "naturel" [D4] dans lequel vit une bonne partie de l’humanité. On y vit dans l’instant, mais toujours en projet. Il n’y a plus la patience imposée par la lente loi des saisons. On veut beaucoup, vite, et l’on écarte les contingences. L’autre est invisible ou devient obstacle. Il faut poursuivre son chemin dans un climat de lutte où se concentrent les volontés. L’émotion n’a plus le temps de se transformer en sentiment, le sentiment de devenir raison. Emotions et solutions sont ressenties et proposées en direct, sans filtre. La ville n’est donc pas un champ de bataille comme on le concevait auparavant. Le problème n’est plus de manœuvrer par le feu et le mouvement sur un terrain physique. Cette vision a été celle de Grozny et aurait pu être celle de Bagdad s’il y avait eu une véritable résistance irakienne. Avant même de poser le problème de l’action militaire dans les villes, il convient donc de se poser celui de l’objectif politique. Dans un tel espace, concentrant tous les blocages, dans un contexte où l’adversaire est peu identifié et se confond avec l’environnement, peut-on continuer à penser la guerre par la victoire militaire et l’écrasement de l’adversaire. Si le gouvernement américain ne se pose pas la question, de nombreux pays européens n’imaginent pas qu’il pourrait être nécessaire à leur armée de s’emparer d’une ville, envers et contre tout. Peut-on dire d’ailleurs que la prise de Kaboul ou de Bagdad, objectifs considérés initialement comme le centre de gravité de la campagne militaire, a mis fin aux problèmes et ramené la paix ? Incontestablement non et sans doute a-t-elle augmenté les problèmes et le recours à la violence. Revenons maintenant à l’action militaire. Nos armées doivent-elles se préparer et être équipées pour s’emparer d’une ville ou pour la défendre à mort ? Il semble bien, même si les armées américaines s’en sont données les possibilités, que cette mission ne sera très probablement pas celle de nos armées. Il ne faut certes pas exclure d’avoir à contrôler une ville face à des acteurs de violence tels que des groupes paramilitaires, des éléments mafieux, des opposants ou encore des foules manipulées. Mais peut-on pour autant dire que le combat, s’il a lieu, sera un combat de coercition dans lequel la destruction et la mort ne comptent pas au regard de l’objectif ? Certainement pas, ne serait-ce que parce que ces combats se dérouleront au sein de la population, sous l’œil des médias et la surveillance des organisations internationales. Vous me direz que les dirigeants Américains le font sans se soucier de cela. Oui, mais leur crédibilité politique et leur image de nation démocratique en ont été atteintes. Si donc la bataille n’est pas d’attrition, qu’en est-il ? La vision américaine est fondée sur la notion de centre de gravité. Est-ce suffisant pour disposer des concepts de réflexion dans le cas de la maîtrise de la violence et en particulier en zone urbaine ? Il est probable que Saddam Hussein a longtemps été considéré comme le centre de gravité de niveau stratégique, même après la chute de Bagdad. Et pourtant ! Sa capture n’a rien changé à la situation, elle l’a même peut-être empirée. Les éléments de réflexion du début montrent clairement le cœur du problème : un bouillonnement de réseaux physiques, humains, économiques, qu’il faut maîtriser sous peine de perdre la bataille. Cette maîtrise est certes physique et implique des moyens et des hommes plus formés aux opérations de police ou aux actions spéciales qu’au combat mécanisé. Les difficultés américaines à Bagdad font apparaître l’insuffisance des techniques classiques de tenue des axes et des carrefours, comme de l’investissement brutal de quartiers. La maîtrise est aussi et surtout psychologique. Le problème est complexe pour le militaire qui veut des objectifs clairs, identifiables, quantifiables et atteignables dans des délais impartis. Ceci est possible lorsqu’il s’agit de dérouler une manœuvre dans le temps et l’espace. Mais lorsqu’elle se déroule dans les esprits et les représentations de chaque communauté et groupe particulariste, le centre de gravité devient impossible à fixer ou alors en des termes si généraux qu’il n’a aucune incidence sur la conception de la manœuvre. En fait, que recherche-t-on ? Dans les opérations de coercition, face à un adversaire désigné, la logique est essentiellement fondée sur les effets à obtenir, sur des objectifs clés. L’obtention de l’effet désiré provoque une désagrégation calculée de la situation chez l’adversaire et constitue ainsi une étape vers la résolution du problème. Dans les opérations de maîtrise de la violence, la logique est le plus souvent fondée sur une situation à atteindre modifiant les rapports entre acteurs du conflit armé ou de la crise et conduisant vers l’état final recherché. Ces logiques se situation sont, pour la plupart, déclenchées par un changement des perceptions de certains acteurs, une modification de leur système de représentation du conflit et par voie de conséquence d’attitude et de comportement. Dans la plupart des cas, la Force ne maîtrise pas directement et totalement l’émergence de cette nouvelle situation. Elle ne peut qu’en favoriser la venue par des actions calculées dont les effets ne sont pas forcément toujours contrôlés. La situation de résolution en maîtrise de la violence n’est donc pas un effet militaire, mais plutôt l’atteinte d’un seuil autant psychologique que physique que l’on pourrait appeler seuil de consonance. On peut le définir comme le moment où plusieurs parties de la population et de leurs responsables entrent en consonance avec la situation future recherchée et y adhèrent, créant la situation qui permettra de passer à la phase de gestion civile de la crise. Ce moment n’implique pas la disparition de la violence, il signifie que toute action de violence est maintenant réprouvée par une majorité dans la plupart des camps. L’atteinte du seuil de consonance introduit une nouvelle situation quant aux attitudes et aux comportements. Le refus de la violence devient une attitude attractive, y compris pour les responsables et leaders d’opinion. Une partie des populations soutenant un parti en présence entre en dissonance avec les attitudes imposées et livre des informations permettant la neutralisation des réseaux d’acteurs de violence. Une partie des leaders d’opinion exprime leur désapprobation aux activités d’entretien de la crise ou du conflit. Les acteurs de violence ne trouvent plus de soutiens actif et passif auprès de la partie de la population favorable à leurs arguments. Les actions de violence deviennent mineures ou cessent. Pour atteindre ce seuil, les acteurs de résolution de la crise ou du conflit rechercheront un certain nombre de situations décisives, que l’on pourrait appeler seuil de résonance, moment où un groupe d’acteurs entre en résonance avec les buts de la force, favorisant ainsi l’entrée en consonance. Les événements entraînant une résonance peuvent porter sur tous les domaines d’action de la Force : Actions contre les acteurs de violence en les atteignant dans leur organisation et en leur faisant perdre leur crédibilité ; actions contre les fractions de population, leurs responsables, leurs leaders d’opinion en recherchant la satisfaction de leurs besoins, en leur redonnant l’usage de leur espace vital, en mettant fin aux mouvements de revendication ; actions sur l’espace physique, action de maîtrise de l’information. Enfin, il importe de comprendre que la logique de rupture de la cohérence adverse, qui sous-tend en permanence les actions de coercition, ne peut être mise en œuvre par l’usage seul de la force brutale. Il s’agit en effet d’agir à la fois dans les champs d’action physiques et dans les champs psychologiques. Commençons par les champs psychologiques, les plus importants pour amener une véritable résolution. Avant d’atteindre des seuils de résonance, voire le seuil de consonance, il faudra provoquer ce que les psychologues sociaux appellent « un seuil de dissonance ». La dissonance psychologique est l’instant de mise en doute du système de représentation du conflit imposé par chaque parti à ses partisans actifs ou passifs et qui introduit un état de malaise et d’inquiétude, c’est-à-dire une dissonance à résoudre[1]. De même que l’atteinte des points de cohérence permet l’action vers les points décisifs, l’apparition de seuils de dissonance crée les premières failles dans la cohésion psychologique, puis physique et systémique, des partis en présence. Les seuils de dissonance constituent des instants privilégiés où tombent les masques de la propagande et s’introduit une nouvelle perception des faits. Ils sont toujours provoqués par un événement insolite : un attentat particulièrement meurtrier, la preuve d’une collusion d’intérêts à poursuivre l’affrontement entre les parties qui s’opposent, la mise en évidence d’actions de violence pratiquées par un parti sur ses propres partisans pour faire croire à une escalade de l’autre partie. Pour ce qui est des champs physiques, il s’agira d’adopter une logique de blocage des possibilités des acteurs de violence, par la maîtrise d’un ensemble de réseaux fonctionnels, informationnels, humains. Qu’est-ce à dire ? Dans un premier temps développer ses propres réseaux : de contrôle de l’espace physique (que les militaires connaissent bien), d’écoute de l’espace électromagnétique, de connaissance et de soutien des communautés, d’accompagnement des réseaux politico-administratifs, de capacités de persuasion et de conviction. Cette réticulation dans tous les espaces, physiques et, si possible, psychologiques, permettra l’obtention du renseignement indispensable et engagera la phase de contrôle des réseaux des acteurs de violence, réels ou potentiels. Dans cette phase, il s’agit de disposer de capacité de blocage des points et des lignes des réseaux et donc des échanges qui font son efficacité. La troisième phase consiste à disposer de forces d’intervention en zone urbaine, très spécialisées aux petits échelons, très polyvalentes au niveau SGTIA, dotées de moyens de communication légers et d’une souplesse de commandement permettant une réorganisation permanente en fonction des problèmes à résoudre. Ces forces doivent disposer des capacités et des aptitudes opérationnelles des groupes du GIGN, des équipes de forces spéciales et des capacités de soutien des unités d’infanterie. Une certitude : ceci n’est possible qu’à la condition de s’intégrer dans la ville et non de vivre à côté d’elle. La ville rejette ceux qui n’en font pas partie. [1] Léon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, 1957. --------------------------------------------------------------------------------
[D1]« violence » urbaine ? [D2] ue [D3]« de regarder » ou « de ne pas regarder » [D4] « le plus artificiel » c’est forcément « pas naturel »
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